CHAPITRE VII
De retour à la maison, je fus naturellement incapable de parler d’autre chose que de mon séjour à Hampton. Davey était ravi et m’assura qu’il ne m’avait jamais connue aussi bavarde.
« Mais, ma chère enfant, dit-il, n’étais-tu pas pétrifiée ? Sauveterre et les Chaddesley Corbett ! C’est bien pire encore que je n’avais imaginé !
— Oui, au début, j’ai vraiment cru en périr. Mais, à vrai dire, personne n’a fait attention à moi, sauf Mrs. Chaddesley Corbett et Lady Montdore.
— Oh ! et quelle sorte d’attention t’ont-elles prêtée, s’il te plaît ?
— Eh bien ! Mrs. Chaddesley Corbett a dit que Mummy avait fait sa première fugue avec Mr. Chaddesley Corbett.
— C’est bien vrai, dit Davey. Ce vieux raseur de Chad ! J’avais complètement oublié. Mais ne me dis pas que c’est Veronica qui t’a raconté cette histoire ! Même de sa part, je ne le croirais pas !
— Non, j’ai seulement entendu Mrs. Chaddesley Corbett qui la racontait aux autres, en gue-de-gue.
— Je vois ! Et Sonia ?
— Oh ! elle a été adorable avec moi.
— Adorable, hein ? Tu me donnes le frisson…
— Qu’est-ce qui vous donne le frisson ? demanda tante Emily en entrant, accompagnée de son chien. Il fait un temps magnifique et je vous trouve stupides, tous les deux, de rester ici, à étouffer, alors qu’il fait si bon dehors.
— Nous parlions de cette « party » hamptonesque où vous avez eu l’imprudence de laisser aller Fanny. Si Sonia s’est mis en tête de patronner cette enfant – et elle m’en a tout l’air – il faut vous attendre au pire.
— Comment ? m’écriai-je.
— Sonia adore jongler avec la vie des autres. Je ne suis pas près d’oublier ce fameux docteur chez qui elle m’avait envoyé : il a bien failli me tuer. Ce n’est pas sa faute si je suis ici aujourd’hui. Elle n’a aucun scrupule. Son sacré charme et son prestige lui donnent un ascendant dont elle joue trop facilement en imposant ses façons de voir.
— Pas à Fanny, en tout cas, dit tante Emily tranquillement. Regardez ce menton !
— Vous me cassez la tête avec le menton de Fanny ! C’est bien la seule marque de volonté qu’elle possède. Les petites Radlett la feraient passer par le trou d’une aiguille.
— Nous verrons bien qui a raison, dit tante Emily. À propos, Siegfried est complètement retapé ; il vient de faire une bonne petite promenade.
— Bravo ! dit Davey. C’est l’huile d’olive. »
Et ils regardèrent tous deux, avec tendresse, leur pékinois Siegfried.
Mais je mourais d’envie d’extirper à oncle Davey quelques potins supplémentaires sur les Montdore.
« Continuez, Dave, dis-je d’un ton enjôleur. Parlez-moi encore de Lady Montdore. Comment était-elle, dans sa jeunesse ?
— Exactement comme maintenant.
Je soupirai.
— Non, je veux dire à quoi ressemblait-elle ?
— Je te l’ai dit : exactement à ce qu’elle est aujourd’hui. Je l’ai toujours connue, depuis ma petite enfance. Elle n’a pas changé d’une ligne.
— Oh ! Davey… » protestai-je.
Mais je m’en tins là. À quoi bon insister ? pensai-je. Les vieilles personnes sont toutes pareilles, têtues comme des mules ; elles prétendent toujours que les gens de leur âge n’ont pas pris une ride depuis vingt ans : comment y croire ? En tout cas, si elles disent vrai, quelle horrible génération elles ont dû faire, flétries et boursouflées, grisonnant avant leur vingtième année, avec des mains noueuses, des triples mentons et les yeux enfoncés dans un fouillis de rides ! J’additionnais méchamment tous ces travers en regardant les visages de Davey et de tante Emily, assis en face de moi, et en essayant de me persuader qu’ils avaient toujours été ainsi. Pure folie que de discuter des questions d’âge avec de vieilles personnes ; c’est un sujet qui les fait déraisonner. « Pas vieux du tout, à peine soixante-dix ans », disent-elles couramment, ou bien : « Très jeune, plus jeune que moi, tout juste la quarantaine. » Lorsqu’on a dix-huit ans, ces jugements paraissent proprement imbéciles ; tandis que, maintenant, ayant pris quelques années, je commence à en comprendre le sens, car Davey et tante Emily me semblent, à leur tour, n’avoir jamais changé, aussi loin que je remonte dans les souvenirs de ma petite enfance.
« Qui y avait-il encore ? demanda Davey. Les Dougdale ?
— Oui, bien sûr. Vous ne le trouvez pas stupide, le Satyre ?
Davey se mit à rire.
— Et lubrique, aussi ?
— Non. Pas vraiment lubrique. En tout cas, pas avec moi.
— Bien entendu, la présence de Sonia l’empêchait de donner libre cours à ses instincts ; il n’a pas osé. Il a été son chevalier servant pendant des années, tu sais !
— Pas possible ! » m’écriai-je avec passion.
Le merveilleux avec Davey, c’est qu’il savait tout, sur tout le monde. Mes tantes, elles, ne se choquaient plus de nos questions, maintenant que nous étions de grandes filles, mais elles avaient tout oublié et n’attachaient d’ailleurs aucun intérêt à ce qui se passait hors de la famille.
« Davey ! criai-je de nouveau, comment osait-elle ?
— Boy est très joli garçon, répondit Davey. Je me demande, moi : comment pouvait-il ? Mais j’incline à penser qu’il s’agissait là d’un amour platonique qui leur convenait, à tous deux, parfaitement. Boy sait le Gotha par cœur, et tout ce qui s’y rapporte, de près ou de loin : il est une sorte de majordome hors classe. Et Sonia, de son côté, offre à Boy l’occasion de déployer ses talents. Je vois ça très bien. »
Encore une chance, pensai-je, que les gens âgés soient contraints de s’en tenir à ces tendresses platoniques ! Mais je me tus, car rien, je ne l’ignorais pas, ne les vexe plus que d’être soupçonnés d’avoir dépassé l’âge de l’amour. Davey et le Satyre étaient du même âge ; ils avaient été à l’école ensemble. Mais Lady Montdore, naturellement, était encore plus vieille.
« Parle-nous de Polly, dit tante Emily. Et ensuite vous irez prendre l’air, avant le thé ; il le faut absolument. Dis-moi, Fanny, est-il vrai que Polly montre déjà cette beauté dont Sonia nous vantait, d’avance, la perfection ?
— Elle est sûrement ravissante, dit Davey. Vous savez bien que Sonia arrive toujours à ce qu’elle veut.
— Ravissante, dis-je, à un point que vous n’imaginez pas. Et si gentille ! La plus charmante fille que j’aie jamais rencontrée.
— Fanny et sa manie d’adorer toujours quelqu’un ! dit en riant tante Emily.
— Je ne suis pas éloigné de penser qu’elle a raison, dit Davey. Du moins en ce qui concerne la beauté de Polly. Indépendamment du fait que Sonia arrive toujours à ses fins, les Hampton sont une race magnifique et, après tout, cette vieille Sonia elle-même n’est pas si mal. Elle a dû ajouter un peu de vigueur au vieux sang des Hampton. Montdore ressemble trop à un vieux lévrier.
— Et qui va-t-elle épouser, cette fille merveilleuse ? demanda tante Emily. Sérieux problème pour Sonia. Je ne vois pas qui sera à la hauteur.
— Pure affaire de fleurons à la couronne, dit Davey. Dommage que Polly soit un peu trop grande pour le Prince de Galles ; il n’aime que les femmes minuscules. Je ne peux m’empêcher de songer que Montdore, l’âge venant, doit être désespéré de ne pouvoir laisser Hampton à sa fille. J’en ai parlé longuement avec Boy, l’autre jour, à la London Library. Bien entendu, Polly sera très riche, fabuleusement riche, car elle héritera tout ; mais ils adorent Hampton ; je comprends leur tristesse.
— Peut-il laisser à Polly les tableaux de l’hôtel Montdore ? demanda tante Emily. Il me semble qu’ils doivent revenir à celui qui héritera le titre ?
— Il y a d’admirables peintures à Hampton, interrompis-je. Rien que dans ma chambre, un Raphaël et un Caravaggio.
Ils se mirent à rire moqueusement. J’en fus vexée.
— Oh ! ma pauvre chérie, des tableaux de chambre à coucher, à la campagne ! Mais la collection de l’hôtel Montdore, à Londres, est fameuse dans le monde entier ; et je pense qu’elle reviendra à ton amie. Le jeune garçon de la Nouvelle-Écosse aura simplement Hampton et tout ce qui s’y trouve ; mais Hampton ressemble à la caverne d’Aladin : mobilier, argenterie, bibliothèque, autant de trésors sans prix. Boy me disait que les Montdore devraient convoquer ce garçon et lui enseigner les rudiments de notre civilisation avant qu’il ne devienne par trop Américain.
— À propos, quel âge a-t-il ? demanda tante Emily.
— Il a six ans de plus que moi, dis-je, environ vingt-quatre ans. Et il s’appelle Cedric, comme le petit Lord Fauntleroy. Quand nous étions petites, Linda et moi avions l’habitude de chercher dans le Debrett pour voir s’il pourrait faire notre affaire.
— Je vous reconnais bien là ! dit tante Emily. Mais j’aurais plutôt pensé qu’il conviendrait parfaitement à Polly : c’est une solution qui simplifierait bien des choses.
— La vie n’est pas si simple, dit Davey. Oh ! flûte ! À tant parler, j’ai oublié ma pilule de trois heures !
— Prenez-la maintenant, dit tante Emily. Et ensuite, pour l’amour du ciel, sortez tous deux ! »
Dès cette époque, je recommençai à beaucoup voir Polly. J’allai, comme chaque année, chasser à Alconleigh et, de là, je me rendais fréquemment à Hampton pour un jour ou deux. Les grandes réceptions y avaient fait place à un flot incessant d’allées et venues et je ne pense pas que les Montdore et leur fille aient jamais trouvé l’occasion de dîner en famille. Boy Dougdale, qui habitait Silkin House, à quelque dix milles de Hampton, y venait presque chaque jour. Il lui arrivait souvent de retourner se changer chez lui pour le dîner et d’en repartir passer la soirée chez les Montdore. La santé de Lady Patricia donnait des inquiétudes et la contraignait à se coucher de bonne heure.
Je ne pouvais me faire à l’idée que Boy était un homme comme les autres, sans doute parce qu’il semblait toujours jouer un rôle. Boy-don Juan alternait avec Boy-ancien élève d’Eton, squire de Silkin, ou Boy-le-cosmopolite raffiné. Aucun de ces rôles n’était joué de manière convaincante. Ce don Juan ne marquait des points qu’auprès des femmes ignorantes, Lady Montdore exceptée. Quelles qu’aient pu être leurs tendresses passées, elle le traitait moins, désormais, comme un amant que comme une demoiselle de compagnie ou un secrétaire privé. Le Boy-ancien étonien, squire de Silkin, jouait au cricket, d’une manière affectée, avec les jeunes gens de son village et faisait des conférences aux villageoises, mais, en dépit de tous ses efforts, campait mal son personnage de châtelain. Quant au cosmopolite raffiné, il s’effondrait piteusement dès qu’il tentait, par le pinceau ou par la plume, de faire valoir ses prétendus talents.
Lui et Lady Montdore passaient beaucoup de leur temps à peindre en été des paysages à l’aquarelle, en hiver de vastes toiles à l’huile, dans une chambre qui leur servait d’atelier. Ils couvraient des kilomètres de toile et admiraient tant leurs propres œuvres que l’opinion des autres leur importait fort peu. Leurs tableaux étaient toujours encadrés et accrochés aux murs de leur maison respective, les meilleurs dans les salons, les autres au long des corridors.
Le soir, cependant, Lady Montdore aspirait à quelque détente.
« J’adore travailler dur, tout le jour, disait-elle, puis me délasser en agréable compagnie et terminer ma soirée en jouant aux cartes. »
Il y avait toujours des invités pour le dîner : un ou deux professeurs d’Oxford, avec lesquels Lord Montdore, qui adorait faire étalage de sa culture, parlait de Livie, de Plotinus et de la famille des Claude ; Lord Merlin, grand favori de Lady Montdore et qui répétait partout les bons mots de son hôtesse ; enfin, dans un ordre sévèrement respecté, les voisins les plus marquants du Comté. Il était bien rare que le dîner réunît moins de dix convives. En comparaison de la vie à Alconleigh, le changement était total.
J’aimais beaucoup ces visites à Hampton. Lady Montdore me terrifiait moins et me charmait chaque fois davantage. Lord Montdore demeurait parfaitement insignifiant sous sa délicieuse courtoisie ; Boy continuait à me donner la chair de poule ; quant à Polly, elle devint ma meilleure amie, après Linda.
Tante Sadie me proposa d’amener Polly à Alconleigh, ce que je fis naturellement. Le moment, à vrai dire, n’était pas des mieux choisis, car chacun, à Alconleigh, avait les nerfs à vif depuis les fiançailles de Linda ; mais Polly ne parut pas sensible à l’électricité qui flottait dans l’air, et il n’y a pas à douter que sa présence empêcha oncle Matthew de donner libre cours à l’extrême violence de ses sentiments. Tandis que nous retournions toutes deux à Hampton, après sa visite à Alconleigh, elle me dit qu’elle enviait et admirait beaucoup l’atmosphère de douceur et d’affection qui baignait la jeunesse de mes cousines Radlett ; une telle remarque ne pouvait guère sortir que des lèvres d’une personne ayant, dans le refuge de la meilleure chambre d’ami, vécu à l’abri des concerts phonographiques qu’oncle Matthew déclenchait à l’aurore, ainsi que des accès de colère de cet homme terrible. Même alors, les mots de Polly demeuraient étranges, car, si quelqu’un avait toujours été entouré d’affection, c’était bien elle. Mais je n’avais pas encore compris à quel point les relations devenaient difficiles entre elle et sa mère.